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ALFRED DE MUSSET

ŒUVRES COMPLÈTES

ÉDITION ORNÉE DE 28 GRAVURES D'APRÈS LES DESSINS DE BIDA,D'UN PORTRAIT GRAVÉ PAR FLAMENG D'APRES L'ORIGINAL DE LANDELLEET ACCOMPAGNÉE D'UNE NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRÈRE

TOME SIXIÈME: NOUVELLES ET CONTES

Toutes les Nouvelles contenues dans ce volume ont paru pour la premièrefois dans la Revue des Deux Mondes, du 1er août 1837 au 1er octobre1838.

I. EMMELINE

II. LES DEUX MAÎTRESSES
III. FRÉDÉRIC ET BERNERETTE
IV. LE FILS DU TITIEN
V. MARGOT

* * * * *

I. EMMELINE

1837

I

Vous vous souvenez sans doute, madame, du mariage de mademoiselle Duval.Quoiqu'on n'en ait parlé qu'un jour à Paris, comme on y parle de tout, cefut un événement dans un certain monde: Si ma mémoire est bonne, c'étaiten 1825. Mademoiselle Duval sortait du couvent, à dix-huit ans, avecquatre-vingt mille livres de rente. M. de Marsan, qui l'épousa, n'avaitque son titre et quelques espérances d'arriver un jour à la pairie, aprèsla mort de son oncle, espérances que la révolution de juillet a détruites.Du reste, point de fortune, et d'assez grands désordres de jeunesse. Ilquitta, dit-on, le troisième étage d'une maison garnie, pour conduiremademoiselle Duval à Saint-Roch, et rentrer avec elle dans un des plusbeaux hôtels du faubourg Saint-Honoré. Cette étrange alliance, faite enapparence à la légère, donna lieu à mille interprétations dont pas unene fut vraie, parce que pas une n'était simple, et qu'on voulut trouver àtoute force une cause extraordinaire à un fait inusité. Quelques détails,nécessaires pour expliquer les choses, vous donneront en même tempsune idée de notre héroïne.

Après avoir été l'enfant le plus turbulent, studieux, maladif et entêtéqu'il y eût au monde, Emmeline était devenue, à quinze ans, une jeunefille au teint blanc et rose, grande, élancée, et d'un caractèreindépendant. Elle avait l'humeur d'une égalité incomparable et unegrande insouciance, ne montrant de volonté qu'en ce qui touchait soncœur. Elle ne connaissait aucune contrainte; toujours seule dans soncabinet, elle n'avait guère, pour le travail, d'autre règle que son bonplaisir. Sa mère, qui la connaissait et savait l'aimer, avait exigé pourelle cette liberté dans laquelle il y avait quelque compensation aumanque de direction; car un goût naturel de l'étude et l'ardeur del'intelligence sont les meilleurs maîtres pour les esprits bien nés. Ilentrait autant de sérieux que de gaieté dans celui d'Emmeline; mais sonâge rendait cette dernière qualité plus saillante. Avec beaucoup depenchant à la réflexion, elle coupait court aux plus graves méditationspar une plaisanterie, et dès lors n'envisageait plus que le côté comiquede son sujet. On l'entendait rire aux éclats toute seule, et il luiarrivait, au couvent, de réveiller sa voisine, au milieu de la nuit, parsa gaieté bruyante.

Son imagination très flexible paraissait susceptible d'une teinted'enthousiasme; elle passait ses journées à dessiner ou à écrire; si unair de son goût lui venait

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