ŒUVRES COMPLÈTES

DE

ALFRED DE MUSSET

ÉDITION ORNÉE DE 28 GRAVURES

D' APRÈS LES DESSINS DE BIDA

D'UN PORTRAIT GRAVÉ PAR FLAMENG D'APRÈS L'ORIGINAL DELANDELLE

ET ACCOMPAGNÉE D'UNE NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SONFRÈRE

TOME SEPTIÈME

NOUVELLES ET CONTES

II


<>

<>PARIS

<>ÉDITION CHARPENTIER

L. HÉBERT, LIBRAIRE 7, RUE PERRONET, 7

1888


CROISILLES

1839

I


Au commencement du règne de Louis XV, un jeune hommenommé Croisilles,fils d'un orfèvre, revenait de Paris au Havre, sa ville natale.Il avaitété chargé par son père d'une affaire decommerce, et cette affaires'était terminée à son gré. La joied'apporter une bonne nouvelle lefaisait marcher plus gaiement et plus lestement que de coutume; car,bien qu'il eût dans ses poches une somme d'argent assezconsidérable, ilvoyageait à pied pour son plaisir. C'était ungarçon de bonne humeur, etqui ne manquait pas d'esprit, mais tellement distrait etétourdi, qu'onle regardait comme un peu fou. Son gilet boutonné de travers, saperruque au vent, son chapeau sous le bras, il suivait les rives de laSeine, tantôt rêvant, tantôt chantant, levédès le matin, soupant aucabaret, et charmé de traverser ainsi l'une des plus bellescontrées dela France. Tout en dévastant, au passage, les pommiers de laNormandie,il cherchait des rimes dans sa tête (car tout étourdi estun peu poète),et il essayait de faire un madrigal pour une belle demoiselle de sonpays; ce n'était pas moins que la fille d'un fermiergénéral,mademoiselle Godeau, la perle du Havre, riche héritièrefort courtisée.Croisilles n'était point reçu chez M. Godeau autrementque par hasard,c'est-à-dire qu'il y avait porté quelquefois des bijouxachetés chez sonpère. M. Godeau, dont le nom, tant soit peu commun, soutenaitmal uneimmense fortune, se vengeait par sa morgue du tort de sa naissance, etse montrait, en toute occasion, énormément etimpitoyablement riche. Iln'était donc pas homme à laisser entrer dans son salon lefils d'unorfèvre; mais, comme mademoiselle Godeau avait les plus beauxyeux dumonde, que Croisilles n'était pas mal tourné, et que rienn'empêche unjoli garçon de devenir amoureux d'une belle fille, Croisillesadoraitmademoiselle Godeau, qui n'en paraissait pas fâchée. Ilpensait donc àelle tout en regagnant le Havre, et, comme il n'avait jamaisréfléchi àrien, au lieu de songer aux obstacles invincibles qui leséparaient desa bien-aimée, il ne s'occupait que de trouver une rime au nomdebaptême qu'elle portait. Mademoiselle Godeau s'appelait Julie, etlarime était aisée à trouver. Croisilles,arrivé à Honfleur, s'embarqua lecœur satisfait, son argent et son madrigal en poche, et, dèsqu'il euttouché le rivage, il courut à la maison paternelle.

Il trouva la boutique fermée; il y frappa à plusieursreprises, non sansétonnement ni sans crainte, car ce n'était point un jourde fête;personne ne venait. Il appela son père, mais en vain. Il entrachez unvoisin pour demander ce qui était arrivé; au lieu de luirépondre, levoisin détourna la tête, comme ne voulant pas lereconnaître. Croisillesrépéta ses questions; il apprit que son père,depuis longtemps gêné dansses affaires, venait de faire faillite, et s'était enfui enAmérique,abandonnant à ses créanciers tout ce qu'ilpossédait.

Avant de sentir tout son malheur, Croisilles fut d'abordfrappé del'idée qu'il ne reverrait peut-être jamais sonpère. Il lui paraissaitimpossible de se trouver ainsi abandonné tout à coup; ilvoulut à touteforce entrer dans la boutique, mais on lui fit entendre que lesscellésétaient mis; il s'assit sur une borne, et, se li

...

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