
I. Les trois pains
II. L'apparition
III. Le procès
IV. L'immortelle
V. Le duel
VI. Conclusion
Chargé par mon père d'une mission très-délicate, je me rendis,vers la fin de mai 1788, au château d'Ionis, situé à une dizaine delieues dans les terres, entre Angers et Saumur.
J'avais vingt-deux ans, et j'exerçais déjà la professiond'avocat, pour laquelle je me sentais peu de goût, bien que nil'étude des affaires ni celle de la parole ne m'eussent présentéde difficultés sérieuses. Eu égard à mon âge, on ne me trouvait passans talents; et le talent de mon père, avocat renommé dans salocalité, m'assurait, pour l'avenir, une brillante clientèle, pourpeu que je fisse d'efforts pour n'être pas trop indigne de leremplacer. Mais j'eusse préféré les lettres, une vie plus rêveuse,un usage plus indépendant et plus personnel de mes facultés, uneresponsabilité moins soumise aux passions et aux intérêts d'autrui.
Comme ma famille était dans l'aisance, et que j'étais fils unique,très-choyé et très-chéri, j'eusse pu choisir ma carrière; maisj'eusse affligé mon père, qui s'enorgueillissait de sa compétenceà me diriger dans le chemin qu'il m'avait frayé d'avance, et jel'aimais trop tendrement pour vouloir faire prévaloir mes instinctssur ses désirs.
Ce fut une soirée délicieuse que celle où j'achevais cettepromenade à cheval à travers les bois qui entourent le vieux etmagnifique château d'Ionis. J'étais bien monté, vêtu en cavalieravec une sorte de recherche, et accompagné d'un domestique dont jen'avais nul besoin, mais que ma mère avait eu l'innocente vanitéde me donner pour la circonstance, voulant que son fils se présentâtconvenablement chez une des personnes les plus brillantes de notreclientèle.
La nuit s'éclairait mollement du feu doux de ses plus grandesétoiles. Un peu de brume voilait le scintillement de ces myriadesd'astres secondaires qui clignotent comme des yeux ardents durant desnuits claires et froides. Celle-ci offrait un vrai ciel d'été, assezpur pour être encore lumineux et transparent, assez adouci pour ne paseffrayer de son incommensurable richesse. C'était, si je peux ainsiparler, un de ces doux firmaments qui vous permettent de penser encoreà la terre, d'admirer les lignes vaporeuses de ses étroits horizons,de respirer sans dédain son atmosphère de fleurs et d'herbages,enfin de se dire qu'on est quelque chose dans l'immensité etd'oublier que l'on n'est qu'un atome dans l'infini.
À mesure que j'approchais du parc seigneurial, les sauvages parfumsde la forêt s'imprégnaient de ceux des lilas et des acacias quipenchaient leurs têtes fleuries au-dessus du mur de ronde. Bientôt, àtravers les bosquets, je vis briller les croisées du manoir, derrièreleurs rideaux de moire violette,